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5/24/2018

La France et ses musulmans. Un siècle de politique musulmane 1895-2005 – Sadek Sellam


L’excellence de son écriture et de sa construction autour de questions structurantes plutôt que sur une chronologie, fait de « La France et ses musulmans » un ouvrage qui se lit comme un récit.

Les personnalités, de la première période étudiée, celle du tout début du 20ème deviennent des personnages porteurs des conflits et des confrontations de leur époque. En toile de fond, distinctement mis en relief sans qu’ils envahissent le propos de l’auteur, les grands bouleversements historiques émergent. D’Ahmed Riza à Al Afghani à Mohamed Abdou et d’innombrables imams des boursiers de l’Orient venus étudier en France, nous voyons cette agonie de l’empire Ottoman se poursuivre malgré les réformes mises en œuvre sur un modèle constitutionnel français. Cette dynamique de réforme a fait envoyer d’Egypte, depuis plus longtemps engagée dans des réformes contrariées par les anglais principalement, des diplômés d’Al Azhar apprendre auprès des universités françaises. Nous pouvons dire, d’une certaine façon, que l’Islam en France à cette époque est celui des intellectuels, dont certains resteront dans l’histoire. Les plus éminents en apprendront plus aux français sur le monde musulman et les grands bouleversements qui le traversent, des résistances soudanaises à la conquête anglaise ou à la mise sous rançon de la Sublime Porte.
Ils représentent les premiers émigrés musulmans vers la France de l’ère de la conquête coloniale presque achevée. Ils ne pouvaient y être dans la seule quête et quiétude des études. Ils seront actifs sur trois directions. Un travail de polémique contre les présentations savantes, inamicales et hostiles de l’Islam et des musulmans. M’hamed Ben Rahak résume la question essentielle de ce premier front en une formule qu’on dirait produites pour les moments actuels : « Le musulman défend-t-il son foyer, sa religion, sa patrie ? Ce n’est pas la patriotisme qui le guide, c’e n’est pas la patriotisme qui le guide, c’est la sauvagerie. Se montre-t-il courageux, héroïque ? C’est un fanatique. Se résigne-t-il une fois vaincu ? C’est un fataliste » (1).
Ils développeront une synergie avec les positivistes, disciples d’Auguste Comte, très critique à l’égard des méthodes de conquête et de colonisation de l’Algérie et qui tenait l’Islam pour absolument compatible avec la science et la raison. Nous voilà avec la deuxième grande question philosophique, celle d’une essence du musulman « incapable de rien apprendre » et « qui a la haine de la science ». Si vous croyez entendre Zemmour ou de nos informateurs indigènes, c’est bien la preuve que ces clichés sont des vieilleries.
Derrière la polémique, des positivistes contre l’islamophobie, se dessinent les enjeux d’une politique de conquête et surtout d’une politique de maintien de la présence française.
La troisième direction est celle de leur propre appartenance. Quelles réformes imprimer au monde musulman. Nous sommes en ce tout début du 20ème siècle d’un Islam des élites et des intellectuels, totalement tourné vers l’interrogation des programmes des réformes. Sur ce terrain, les élites musulmanes et les positivistes vont engager autour de la Revue de l’Islam une nouvelle islamologie, différente de celle des universités – nous dirions de la recherche aujourd’hui – trop liée à des objectifs de « realpolitik » intéressés à faire peur à l’opinion publique. Tout à fait comme aujourd’hui ? La marque des questions historiques est qu’elles se posent non à une génération mais à plusieurs.
La première guerre mondiale déplacera pour la défense de la France des dizaines de milliers de soldats qui n’ont de notre religion que la pratique populaire, confrérique qui va rejoindre plus ou moins la voie d’acclimatation, d’enracinement progressif de l’Islam en France inauguré par la Fraternité Musulmane. Dès 1923, cette acclimatation avec les réseaux déjà stables et la nouvelle population musulmane prolétaire ou plébéienne, l’Emir Khaled pourra aller défendre, formellement, le bien modéré programme des Jeunes Algériens mais dans les faits, assurer la transition d’un Islam de la sphère spéculative des intellectuels à la sphère de la politique. La naissance d’une identité algérienne viendra rompre la vieille tradition de penser un Islam déterritorialisé à un Islam ancré dans une compétition territoriale. Car le seul vrai problème de l’Islam que rencontre la France coloniale ne se trouve dans aucun de ses protectorats mais bien en seul pays l’Algérie. C’est pour la conquête de notre pays et la soumission de notre peuple qu’elle a imposé ce régime spécial de spoliation des terres et des revenus Habous et mis notre religion sous régime spécial. Qu’un Etat officiellement laïc impose son contrôle sur un culte et sa main mise sur sa richesse relève au moins de la contradiction. Quand dans cette logique de contrôle, on en arrive en 2018 à instruire les musulmans de retailler dans leur texte sacré, nous sommes bien obligés de constater que la domination impériale est encore à l’ordre du jour des nouveaux Renan et que des positivistes français modernes leur donnent la réplique.
Ce passage à la sphère de la politique permettra à Messali Hadj de passer du syndicalisme au nationalisme au contact de Mahmud Salem de Chakib Arslane. Abdelkader Hadj Ali, lui, sera le pivot du soutien à la République de l’Emir Abdelkrim et El Khattabi dans les milieux communistes et anticolonialistes et son Ali Hamami et son ami Ali Hamami poursuivra sa trajectoire dans le sillage de l’Emir Khaled et des autres khalédiens.
C’est bien cet émir éminent soldat et intellectuel de haute stature qui aura fait passer la défense de l’Islam des mains des intellectuels aux mains des organisations politiques plébéiennes. En 1924, autorisé à revenir à Paris après un long bannissement l’Emir Khaled n’en restera pas au programme timide des Jeunes Algériens.
Mais déjà, l’Etat français en de soldats musulmans pour sa deuxième guerre mondiale et de force de travail pour les deux après-guerres importe massivement des musulmans de base. L’islam confrérique prendra place sur la terre française puis s’installera un islam des centres ouvriers, un ancêtre de l’islam des banlieues. Nous passerons alors à un Islam sociologique, celui d’une présence démographique significative, qui sera aussi divers que les groupes sociaux qui le composent, des groupes politiques opposés et en concurrence qui s’en réclament, marqué par les luttes de leadership.
La vieille confrontation islamophobie / positivisme se poursuivra sous d’autres formes dont la plus achevée semble être la disputation entre Todd le démographe et l’islamophobie des nouveaux imbéciles à la Zemmour, à la Finkielkraut et leur meute de néo-supplétifs. Elle sera cependant doublée d’une confrontation au sein même de l’islam entre Imams qui offrent leur service pour un Islam convenable pour la République et leaders d’un Islam émancipateur des indigènes de la République décidés à achever le règlement de la question coloniale sur le sol de la puissance coloniale elle-même. Entre ces deux, vous avez une série de fausses voies, d’un Islam fabriqué pour servir les buts de violence des entreprises de reconquêtes sous faux drapeau.
Il ne fait presqu’aucun doute que doit se perpétuer pour l’Islam le vieux statut spécial de religion sous contrôle de l’Etat et non de religion séparée de l’Etat. Le laïcisme aura atteint son accomplissement dans son projet d’interdiction perpétuelle à l’Islam de bénéficier des lois de la République et de rester dans un Code de l’Indigénat implicite et honteux.
Mais lisez ce livre. Vous y trouverez une richesse exceptionnelle des faits, des connexions, des rapports entre la vie des hommes et leurs époques dans l’unité ou la rupture des transmissions. C’est bien un grand livre que « La France et ses musulmans de Sadek Sellam.
M.B
1-   M’hamed Ben Rahal au Congrès des orientalistes - 1899.
La France et ses musulmans. Un siècle de politique musulmane 1895-2005 – Sadek Sellam. Editins Casbah – Alger – 2007. 392 pages.

Par Mohamed Bouhamidi

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